L’article publié la semaine dernière sur l’Atelier du site de P.O.L a suscité de nombreuses réactions au cours des derniers jours.
Christian Prigent (sur le même site), Jean-Pierre Bobillot (sur sitaudis) et Charles Pennequin (par mail) se sont sentis attaqués comme si j’en appelais à la mort de la poésie sur scène. « En forçant le trait, précisais-je dans mon article, on nous renverrait presque à nos alexandrins, n’est-ce pas ? » Eh bien c’est exactement ce qui s’est passé, Christian Prigent nous qualifiant, Jacques Roubaud et moi-même, de « poète(s) de cour ».
On peut toujours y aller gaiement dans la mauvaise foi. Prigent est même allé jusqu’à faire croire que je le tenais pour un théoricien de la VP. C’est inexact. J’appelais dans mon article à une mise au travail critique et théorique de certains d’entre nous, et je citais Christian Prigent en exemple de ceux qui ont donné, au cours des dernières années, de quoi penser la poésie contemporaine. Cela ne signifie pas qu’il s’est interrogé sur la poésie qui m’intéresse aujourd'hui (bien que cela arrive aussi) : c’est sa force de travail et son engagement poétique que je reconnaissais.
L’espèce de levée de boucliers qui se produit me semble en tout cas caricaturale. « Chacun son intranquillité, sa curiosité, ses goûts, ses tactiques pour défendre son propre biftèque poétique », écrit Prigent dans son papier. Je ne le lui fais pas dire. Vu la véhémence de ses propos, son biftèque a l'air conséquent.
Pourtant, qui a écrit la chose suivante ? "[M]es lectures m’ont fait monter sur des scènes aux côtés de bien des poètes « sonores », des « performers », des « actionnistes », etc. Mais je ne suis pas vraiment proche de cela, qui ne m’intéresse pas très souvent (à quelques exceptions près, dont celle de Bernard Heidsieck, bien sûr). Entre autres parce que les artistes de ces courants sont souvent d’une insuffisance intellectuelle navrante. Et que leurs héritiers actuels me semblent rarement poursuivre un autre but artistique que la fixation d’un effet formel qui fait label — label qu’ils s’affairent alors à gérer, dans la logique marchande et spectaculaire de bien des aspects de l’art dit « contemporain »."
Christian Prigent lui-même, bien sûr. C'est librement consultable ici même.
Je ne le lui fais pas dire non plus. Et c'est une position dont je me sens proche ; c'est même celle que je tentais de préciser dans l'article qui a déclenché les foudres de monsieur.
mercredi 3 février 2010
Caricature
mardi 26 janvier 2010
Rénovation de la VP
J'ai publié hier, sur le nouveau site des éditions P.O.L, un article qui fait écho à celui proposé en début de mois dans Le Monde Diplomatique par Jacques Roubaud. Je le rends également disponible ici (il s'intitule Rénovation de la VP) :
Dans son numéro de janvier 2010, Le Monde Diplomatique publiait un long article de Jacques Roubaud baptisé Obstination de la poésie. Une forme de contestation (argumentée, comme toujours chez Roubaud) contre la dilution ou l’élargissement du signifiant poésie à des activités qui n’ont rien à voir avec « le tête-à-tête du poète avec la langue ». Plusieurs pratiques très différentes étaient épinglées : le « vroum-vroum » (expression roubaldienne sur laquelle je vais revenir ici), le slam, et – moins connue – l’élaboration de « documents poétiques », en référence à l’ouvrage homonyme de Franck Leibovici (1). Des activités contre lesquelles la vraie poésie résisterait malgré tout.
Disons-le d’emblée : cet article m’a paru salutaire. Depuis plusieurs années déjà, la « scène poétique » semble toujours plus occupée par ce qui ressemble à des jeux musicaux ou théâtraux. Et certains d’entre eux produisent aux oreilles de Roubaud un bruit de moteur, une pollution sonore, qui leur vaut cette appellation de «vroum-vroum ».
La chose s’insère parfaitement dans un brouhaha plus vaste encore : la promotion généralisée du « spectacle vivant », accessible à tous à peu de frais, pour le plus grand bonheur des municipalités. A tel point que ce qui est désormais abusivement regroupé sous le vocable de « performance » semble devenu le courant dominant de la poésie française. Quand je dis « abusivement », je le dis à double titre. D’une part, tout ne se confond pas dans cette enveloppe, loin de là : ce n’est évidemment pas parce qu’un texte est porté sur scène ou pensé pour la scène qu’il perd sa valeur poétique (tout dépend du texte lui-même) ; on peut faire confiance à Roubaud, qui vient du trobar, pour tenir la nuance comme « entendue ». D’autre part, cependant, une portion remarquable de l’ensemble n’a effectivement rien à voir avec la poésie telle que la conçoivent ceux qui pensent son évolution. Dans son article, Roubaud fait référence à Denis Roche pour faire comprendre que, même déclarée, la fin rochienne de la poésie était d’abord la fin de la poésie rochienne ; autrement dit, qu’elle était encore de-la-poésie, avec une réflexion extrêmement construite sur le vers et sur l’histoire de ses formes. Il suffit de se reporter pour mémoire à l’analyse détaillée qu’en donne Roubaud lui-même dans La vieillesse d’Alexandre (2). À sa place, le vroum-vroum assure une sorte de triomphe au vil « VIL » (l’appellation Vers International Libre est également signée Roubaud). C’est peu de dire que la langue y perd au change. À l’occasion, on peut trouver à la fois cocasse et inquiétant que ce qui a longtemps été le foyer d’une authentique réflexion poétique en France ait été récupéré au point de se trouver pompeusement célébré aux quatre coins du pays et de servir de référence au bon goût des politiques culturelles.
Le constat est pénible en soi pour bon nombre d’entre nous. Mais le simple fait de le dresser nous place, avant cela, dans une position gênante. Il serait par exemple facile de lire dans l’article de Jacques Roubaud ou dans les propos que je tiens ici une position d’arrière-garde, dépassée par de soi-disant « nouvelles formes de poésie ». En forçant le trait, on nous renverrait presque à nos alexandrins, n’est-ce pas ? C’est le même genre de rhétorique qui fait aujourd’hui de Nicolas Sarkozy et de l’UMP les tenants de la réforme et du progrès, contre les résistances – légitimes mais vaines, puisque légitimement dépassables au nom d’intérêts supérieurs – de tel syndicat, tel corps de métier, telle minorité. Voilà comment, en d’autres temps, l’obscurantisme s’est parfois fait passer pour la science, en prenant soin que la réciproque soit également tenue pour vraie.
Il faut dire que lorsque Roubaud parle de « dénaturation » de l’idée de poésie ou quand j’évoque moi-même ici l’existence d’une « vraie poésie », nous semblons bel et bien défendre un acquis (sinon social, intellectuel). L’impression n’est pas totalement neuve : en 1994 déjà, dans Kub Or (3), Pierre Alferi voyait en Jude Stéfan un « rénovateur en vp », dans le poème justement sous-titré vraie poésie. Alors que défendons-nous exactement, au moins depuis ces quinze années ? Mieux : que défendons-nous que la « fp » (la fausse poésie) ne défendrait pas ?
Qui a déjà tenté d’écrire un livre de poésie sait bien que la seule chose véritablement acquise en la matière est précisément qu’il n’y a rien d’acquis face à la langue, rien d’autre que son histoire et ce que nous sommes au moment où nous écrivons (puis qui se transforme avec elle dans l’écriture). Mais ce que nous défendons, et qui est l’objet de l’intervention de Roubaud dans Le Monde Diplomatique, c’est d’abord la visibilité de ce rapport à la langue en tant que rapport écrit et non-aliéné à l’ignorance de son histoire. Nous ne sommes pas nés d’hier – et le vroum-vroum non plus, quoi qu’il en pense. Nous ne rimons plus, certes (a contrario, on peut noter que le slam ne fait que ça). Mais nous enjambons, oui ; nous comptons aussi, car nous savons que le vers libre n’est pas libre ; nous emboîtons, nous collons, nous écartons, nous accélérons, nous superposons, etc., etc. Et nous le faisons avec le souci élémentaire de produire quelque chose – j’allais écrire « d’inouï », mais soyons précis – d’inévu.
Car l’exigence de visibilité que formule Roubaud ne se confond pas avec un réflexe de survie : elle est d’abord une conséquence logique. Même assignée aux marges, la « vp » n’est pas menacée dans son existence ; il y a quelque chose de plus intéressant en jeu : la « vp » est elle aussi un spectacle vivant, il faut le dire, mais au pied de la lettre. Les assemblages que nous produisons dans la page sont d’abord faits pour l’oeil et ils s’élaborent dans les mouvements de la pensée du lecteur. Ce pluriel « mouvementé » constitue pour moi une différence fondamentale. Face au son ou même aux gestes produits sur scène, face au temps de leur production, le mouvement de la pensée est linéaire : il suit le mouvement. Il se voit imposer un direct de l’écriture qui exclut le rebours réflexif, la reprise, le piétinement ; bref, tout autre mouvement que celui du flux. (À l’exception notable de la rêverie, mais qui suppose elle-même un décrochage, une sortie de route). Dans un livre, le jeu est plus ouvert : les signes sont disponibles pour être lus, relus, croisés, pour qu’on les confronte à sa propre langue, en prenant le temps qu’on veut pour les penser. Le travail du lecteur est donc évidemment un travail d’écriture (de réécriture, de reconstruction). C’est bien pourquoi, comme l’écrit Claude Royet-Journoud, « le livre n'a pas besoin d'une voix. Lire à haute voix, c'est un peu comme regarder un texte autographe. Il y manque la neutralité de l'impression. C'est d'elle que surgit l'élan du sens »(4). Et, à l’intérieur de ce champ, s’inventent aujourd’hui continuellement de nouvelles expressions poétiques. Nos livres sont en quelque sorte l’inverse de la télévision, qu’on peut assimiler à du spectacle mort – et que la « fp » approche davantage.
Le problème est que, dans le langage courant comme dans les politiques culturelles, la « vp » écrite soit désormais progressivement exclue du spectacle vivant. Elle est priée d’aller se faire voir ailleurs. Il faudrait analyser les causes de cette mise à l’écart, en commençant par prendre en compte le fait que la plupart d’entre nous ne sont pas spectaculaires lorsqu’ils lisent en public.
Sur scène, ce qu’on voit d’un texte, c’est d’abord sa voix. Or tout le monde n’écrit pas pour la voix ; plus généralement, tout le monde n’écrit pas pour que le corps exulte (à moins de le penser comme une page, et je renvoie ici au travail théâtral d’Olivier Cadiot). Cela ne signifie évidemment pas que les sons nous indiffèrent, mais simplement que la mise en scène que nous privilégions est d’abord une mise en page. Pour ne parler que des deux auteurs que j’ai déjà cités, ce n’est pas un hasard si Pierre Alferi compose justement ce qu’il appelle des « cinépoèmes » (4) et si Jacques Roubaud est l’auteur de cette méditation géniale – à lire comme à entendre – qui s’intitule Dire la poésie (5). Il y a dans le premier cas le souci de doubler la voix par son origine (sa trace écrite), et dans le second le souhait endogène de dire ce qui s’écrit en même temps que d’écrire ce qui se dit au moment où ça se dit. Mais il s’agit de quasi exceptions (Anne Parian invente d’autres dispositifs encore). Des poètes aussi importants qu’Emmanuel Hocquard, Claude Royet-Journoud ou Anne Portugal, par exemple, ne donnent sur scène que des lectures pour voix nue, si j’ose dire ; dans le plus simple appareil. Ils ne jouent que peu sur la spécificité de l’exercice, et cette nudité n’est bizarrement pas vue comme spectaculaire. Elle ne fournit pourtant pas un simple double du texte écrit, on le sait bien. Justement : elle est même parfois bien moins. Un souffle ne peut contenir qu’une intention, par exemple ; il est univoque. Alors qu’une lettre, un mot ou un vers, comme je viens de le dire, peuvent avoir plusieurs sens en fonction de leur situation dans la page.
Du coup, le vroum-vroum se trouve dans une situation exactement inverse à celle de la « vp ». Lui, c’est dans la page qu’il apparaît souvent comme diminué, tout nu, tout pauvre. Son texte nous apparaît « à plat », crevé, privé de l’air qu’il avait besoin de respirer ou de remuer. Ce que ne comprend pas Roubaud, c’est pourquoi le vroum-vroum, continue dans ces conditions à se réclamer de la poésie. En jouant les naïfs, on pourrait même se demander pourquoi il continue à publier des livres. Car, de fait, il n’a que peu à voir avec le travail de langue lent qui intéresse la « vp ».
Personnellement, je ne serais pas gêné si ce détournement n’écrasait pas la « vp » elle-même. Mais les choses semblent mécanisées : le centre de gravité de la poésie s’est un peu déplacé, en quinze ans, de la page à la scène. Sans parler des économies de ces deux mondes, qui communiquent en vases, le premier a surtout perdu en rentabilité sociale ce que l’autre a gagné dans l’affaire : aujourd’hui, pour se faire des amis, mieux vaut être allé écouter telle performance qu’avoir lu tel livre de poésie. Le phénomène fait partie d’un mouvement plus large, on le sait : sans attendre les déclarations du président de la république, les lycéens d’aujourd’hui ont bien remarqué que lire La princesse de Clèves n’était pas le meilleur moyen de séduire, par exemple. On peut le déplorer – ou pas. Ce qui frappe, c’est que l’estampille poésie, elle, n’a visiblement pas subi le même sort que le livre ou le poème lui-même, qu’elle conservé une sorte d’aura. Car tout le monde, dans l’affaire qui nous intéresse ici, s’en réclame. Même le roman, si on l’interroge.
On peut se demander si, dans ce tableau, la « vp » écrite n’a pas intérêt à se réjouir de sa condition actuelle et de la paix que lui procure son abandon relatif, car elle peut lui permettre de travailler sans parasitage. Produire des livres coûte peu d’argent ; et la vivacité d’éditeurs tels que P.O.L, L’Attente ou Eric Pesty Editeur, pour ne citer qu’eux, prouve qu’en dépit de la place croissante occupée par le vroum-vroum, l’existence de la « vp » écrite n’est absolument pas menacée – qu’un livre soit vendu à cent exemplaires ou à dix mille n’a jamais rien changé à son contenu.
Ce qui me semblerait plus problématique, c’est qu’au-delà de sa perte de visibilité, la « vp » ne songe pas à renouveler son appareillage critique et théorique. La rénovation de la « vp » passe par là. Royet-Journoud, Roubaud, Hocquard, Cadiot, Alferi, Prigent ou Gleize sont des maîtres à cet égard, chacun à leur façon. Mais derrière ? À ceux qui ont cru que les poèmes suffiraient, l’expérience a en tout cas montré qu’ils pouvaient se tromper puisque nous avons vu se construire, pendant leur silence critique, le triomphe du VIL et du vroum-vroum – sans parler de la « fp » écrite, qui constitue à mes yeux la partie immergée de l’iceberg.
(1) Des documents poétiques, de Franck Leibovici, éditions Al Dante, 2007.
(2) La vieillesse d’Alexandre, Essai sur quelques états du vers français récent, de Jacques Roubaud, réédition chez Ivréa, septembre 2000 (pp. 175-183).
(3) Kub Or, de Pierre Alferi, éditions P.O.L, 1994.
(4) La poésie entière est préposition, de Claude Royet-Journoud, Eric Pesty Editeur, 2007.
(5) Cinépoèmes et films parlants, de Pierre Alferi, éd. Les Laboratoires d’Aubervilliers, 2004.
(6) Dire la poésie, de Jacques Roubaud, in Dors, éditions Gallimard, 1981.
vendredi 13 novembre 2009
Abonnez-vous à LIGNE 13 !
J'avais annoncé en septembre que je suspendais la présentation régulière, sur ce blog, de mes travaux en cours. Ma position n'a pas changé. Je me permets cependant d'utiliser ponctuellement Situvoicequejeveuxdire à d'autres fins.
En l'occurrence, aujourd'hui vendredi 13, nous ouvrons avec l'écrivain Francis Cohen les abonnements à la revue que nous préparons depuis quelque temps déjà : LIGNE 13.
Les détails sont disponibles sur www.ligne-13.com mais, pour ceux qui s'en souviennent, Vendredi 13 était le titre d'une revue créée en 1992 par Emmanuel Hocquard et Claude Royet-Journoud, et qui a comporté trois numéros. LIGNE 13 s'y réfère, mais contient également une allusion implicite à la revue Nord-Sud, de Reverdy. A l'époque (il y a presque un siècle), l'idée était de relier (artistiquement parlant) Montmartre à Montparnasse.
Aujourd'hui, il se trouve simplement que Francis Cohen et moi-même vivons à chacun de ces deux points cardinaux parisiens, et que la ligne 13 du métro nous relie. Le projet est également un peu différent : il s'agit pour nous d'examiner ce qui fait le travail de l'écrivain en ce moment (et du poète en particulier) : à partir de quoi et à partir de qui il écrit, notamment.
LIGNE 13 paraîtra deux fois l'an, en avril et en octobre - deux numéros sont en tout cas programmés pour le moment. La revue sera principalement diffusée sur abonnement, ainsi que dans quelques bonnes librairies. Pierre Alferi, Jean-Marc Berthomé, Emmanuel Burdeau, Marie-louise Chapelle, Michèle Cohen-Halimi, Alain Cressan, Jean Daive, Jean-Michel Fauquet, Frédéric Forte, Sylvain Lazarus, Christophe Mescolini, Anne Portugal, Laurent Prost et Michel Surya devraient contribuer au premier volume, sous-titré Tirer-un-trait. Avec la complicité de François Matton.
Le numéro sera vendu 13 euros seulement. Mais vous pouvez évidemment soutenir plus activement la revue si vous le souhaitez. Tout est indiqué sur www.ligne-13.com.
lundi 9 novembre 2009
Désintégration
Monsieur le président de la République,
Monsieur le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire,
Monsieur le préfet des Hauts-de-Seine,
Le 21 octobre 2009, le consulat général de France à Tunis a refusé à Mohamed Allouche son visa de retour pour la France. Monsieur Allouche, vous le savez, vivait depuis 2005 avec sa femme et son fils de 10 ans à Montrouge, dans les Hauts-de-Seine, lorsqu’il a été interpellé puis expulsé à la hâte, sur la base d’un dossier vide et malgré les protestations non seulement de ses proches, mais également d’une partie importante de la population et d’élus de la République.
La préfecture des Hauts-de-Seine estimait qu’il n’y avait pas communauté de vie entre les époux et que monsieur Allouche, qui (contrairement à sa femme) ne possède pas la nationalité française, se trouvait donc en situation irrégulière. C’était il y a déjà six mois, en mai 2009.
Les raisons invoquées pour expulser monsieur Allouche sont pourtant infondées.
La famille de cet homme, ses amis, et le comité de soutien qui s’est formé vous l’ont démontré. Une simple enquête de proximité vous permettrait d’ailleurs de le constater par vous-mêmes : interrogez les voisins, les institutrices, les parents d’élèves, les commerçants, et vous saurez que Mohamed Allouche n’est pas un mari fantôme. Allez plus loin : feuilletez les albums photos de la maison, comptez les brosses à dents, parlez à la famille. Vous comprendrez que cet homme a appris la langue des signes par amour pour sa femme, qui est sourde et muette ; vous comprendrez qu’il s’occupait quotidiennement de son fils ; et vous verrez qu’il contribuait bien aux dépenses du ménage.
Même à l’heure où vous cherchez à enfermer une « identité nationale » dans des définitions exclusives, vous verriez là ce que vous présumez être « un bon mari », « un bon père » - « un bon citoyen », en somme. De fait, en séparant cette famille, c’est un symbole français important que vous piétinez : celui de l’intégration.
Vous savez déjà tout cela ? Mais alors pourquoi signifier au consulat, à Tunis, de refuser à monsieur Allouche le droit de revenir en France et de rentrer chez lui, auprès des siens ? Sans respect de la vérité, pas de justice ; et sans justice, c’est le contrat social tout entier qui s’effondre. Alors si vous avez d’autres raisons que des mensonges pour retenir monsieur Allouche en Tunisie, rendez-les publiques. Sinon, reconnaissez votre erreur et permettez à cet homme, à sa femme et à son fils de vivre tranquillement ensemble. La situation actuelle n’est en tout cas pas tolérable.
Sébastien Smirou
N.B. : Pour plus d'informations, je renvoie au site mis en place par le comité de soutien à Mohamed Allouche.
mardi 15 septembre 2009
Silence, on tourne (une page)
Juste un mot d’explication pour ceux qui avaient coutume de suivre ce blog. Je ne le mets plus à jour ces temps-ci parce que je n’en ai tout simplement pas l’envie suffisante.
En plus de nous être compté en années, le temps nous est chaque jour limité en heures et, depuis quelques semaines, il se trouve que j’en ai davantage besoin ailleurs. J’ai notamment pris du retard dans l’écriture du livre commencé en décembre dernier, et je souhaite ne pas laisser filer les choses davantage.
Il se trouve par ailleurs que, sorti depuis quelques semaines déjà du rythme quasi quotidien de la tenue de ce blog, j’en éprouve à la fois un certain soulagement pour moi-même et un écoeurement notable pour les autres blogs, autant que pour facebook et twitter. Tous les contenus qu'ils brassent, quand on n’est pas « dans le flux », finissent par ressembler (justement ou injustement) à du bavardage, à une sorte de rumeur qui fatigue. Et cette fatigue, elle, rappelle que le silence aussi permet de travailler. C’est en tout cas l’expérience avec laquelle j’ai envie de renouer en ce moment. Cela ne préjuge évidemment en rien de la reprise ou non, avant la fin des temps, des bavardages qui sont ici les miens.
Photo : Pierre Soulages, 22 novembre 1967 202x143, huile sur toile, coll. privée.
mercredi 2 septembre 2009
If you hear mermaids singing
Ci-contre, une petite perle glanée à New York il y a quelques mois, et dont je m'empresse de préciser qu'elle n'a rien à voir avec notre franco-française "rentrée littéraire" - au cas où de mauvaises langues y verraient hâtivement une invitation à apprendre à écrire.
Bon.
La même brochure permet d'améliorer sa pratique du roman, de la romance, des livres pour enfants, du récit de voyage, du scénario de film, etc., etc.
Un vrai petit bijou.
lundi 17 août 2009
Paquirri et la pornographie de la mort
Difficile de décoller ses pensées des arènes, ces temps-ci. J’ai déjà évoqué dans le numéro 11 de la revue Action restreinte, puis lors d’une conférence donnée à Pampelune fin juillet, cette image – je devrais dire ce film – d’un matador encorné à la jambe par son toro. C’est précisément cette idée du film monté en boucle qui m’amène à utiliser, pour parler de la corrida et en réfléchissant à ce qu’en parler même peut comporter d’indécence aux yeux de certains, ce concept assourdissant de « pornographie de la mort ». Je n’en suis pas l’inventeur, et il est du reste utilisé dans bien d’autres contextes (il me semble qu’il en avait notamment été question, il y a trois ans, au moment du succès en France des Bienveillantes, de Jonathan Littell). Je n’en suis pas même l’importateur dans le domaine tauromachique : José Bergamín l’a utilisé bien avant moi, dans La solitude sonore du toreo.
Ce qui m’intéresse pourtant, c’est que ce concept permet un retournement.
Il rejoue ce qu’on prenait pour une simple scène primitive avec des accents de scène terminale. Je suis ainsi reparti ce week-end de la mort tragique de Paquirri. J’avais 11 ans, et je ne m’en souviens pas le moins du monde (ne me revient d’ailleurs pas davantage en mémoire la mort du Yiyo, l’année suivante – où étais-je donc en 1984/85 ? Sur le sujet, comme à chaque fois, deux hypothèses : ou bien je ne me souviens pas parce que je ne l’ai jamais su, ou bien je ne me souviens pas parce que je ne l’ai que trop su). Pourtant, quand je regarde les images*, je pleure à chaudes larmes. Comment mieux dire que la corrida est ma passion si j’écris qu’à ce moment je compassionne ? Je regarde la jambe droite de Paquirri, lacérée, béante, comme si elle portait une blessure de guerre. Je regarde les ciseaux qui découpent l’habit, et tout le sang qui se répand sur la table de l’infirmerie. Je regarde l’homme de dos qui clampe dérisoirement la fémorale à la main. Et j’entends Paquirri s’adresser au médecin débordé. Il est vivant ; il ne se plaint pas ; il est blême et grave, mais il est bien vivant ; il tient bien sa tête. Il a déjà survécu à une cornada au moins aussi profonde, donnée 15 ans plus tôt à Barcelone par son toro d’alternative. Peut-il savoir que, cette fois, il va mourir ? Voit-il que tout le monde autour de lui panique ? Il parle au médecin, en tout cas ; il lui dit en gros que, selon sa propre expérience des blessures, celle-ci comprend plusieurs trajectoires différentes, qu’il lui fait confiance, et que sa vie est entre ses mains. Et puis il demande un verre d’eau. C’est tout. C’est le spectacle d’une mort. Ce sont les dernières images d’un homme que je ne connaissais pas, que je n’avais même jamais vu, mais qui me terrassent.
Alors je veux bien que « la magie » de l’art chère à Bergamín se soit brisée, certes, et que dans ses éclats ne subsiste que le drame. Mais, pardon, ce n’est pas d’elle que je porte le deuil. Je pleure vraiment comme si j’avais perdu un être cher. Et cet être, on le sait depuis le Freud de Deuil et Mélancolie, c’est une partie de moi. Je ne me relèverai de cette peine qu’en investissant d’autres substituts, etc., etc.
Bien.
Je pointe ces enjeux d’identification pour tenter d’expliquer à quel point je suis loin de pouvoir me mettre réellement « à la place du taureau ». Regardez le document sur la mort de Paquirri ; puis regardez n’importe quelle vidéo de mise à mort d’un toro. Vous verrez bien, a priori, que l’identification n’a lieu qu’une fois. La corrida est un spectacle qu’on peut juger immoral, je n’en discute même pas – chacun se doute que ce n’est pas le genre de ligne de front qui me préoccupe ici. Se prendre pour la bête, en revanche, relève à mon sens d’une projection beaucoup plus étrange. Ce n’est pas que le toro soit un animal qui rend le phénomène étrange : il suffit de se reporter à ce que j’ai écrit récemment sur la corrida de rejón pour comprendre que je peux assez simplement m’identifier à un cheval blessé, par exemple. C’est bien davantage une question de position par rapport à la mort. Quand l’homme ou le cheval sont d’un côté, le toro reste de l’autre (qui a jamais vu mourir ensemble le toréé et le torero ?). Nous sommes l’art ; il incarne la mort.
Quel genre de volonté de puissance faut-il donc pour aller se ranger du côté de la puissance elle-même ? Voilà une question, qui pourrait d’ailleurs fort bien tracer comme une ligne de partage au sein des anti-corridas. Au-delà des « écolos » qu’on caricature à peu de frais comme « les amis des bêtes », en gros, je suis moi-même très sensible aux arguments de ceux qui s’interrogent sur la pensée animale ou sur la place de chaque espèce dans la chaîne du vivant, par exemple. Les « durs », eux, souhaitent moins l’arrêt des combats que la mort des toreros. Ils exhibent tous les signes de l’horreur pour la condamner (avec du sang partout, y compris sur leur propre corps, dans certaines manifestations), et c’est quand même une façon de jouir assez gonflée, si j’ose dire. Ce n’est pas de la petite pornographie, en tous cas. Et ça donne à réfléchir.
* Attention : certaines images de ce film sont difficilement supportables.




