vendredi 31 juillet 2009

La corrida, ça tue la mort

Paris se vide – à partir de ce soir, le grand désert d’août est annoncé – et, selon son humeur, on peut ou bien s’ennuyer ferme ou profiter dudit désert. J’envisage un peu des deux. C’est un moment de déplaisir assez cocasse, en fait, pour que je me repenche sur cette histoire de plaisir supposé à voir les toros souffrir dans les arènes.

La souffrance du toro, j’en ai déjà un peu parlé ici. Si ce n’est pas d’elle que les spectateurs tirent leur plaisir, qu’est-ce qui les pousse à venir et à payer si cher pour ça ? Eh bien d'abord le fait de regarder, précisément, depuis leur condition de spectateur. La corrida est un spectacle : on en jouit par l’œil. Et s'il entre énormément de choses à la fois dans nos yeux, lorsqu'on s'assied dans les arènes, une exposition domine : celle d'un homme à la mort.
Nous, des gradins, c’est elle qu’on torée. On sait pertinemment, lorsqu’on prend place, qu’un corps va peut-être se faire empaler sous nos yeux. On crie pour que ça n’arrive pas, bien sûr... Lorsqu’un toro est trop dangereux, par exemple, des voix s’élèvent toujours en direction du matador : Mata lo !, Mata lo ! (Tue-le !, Tue-le !). Sous-entendu : arrête de t’exposer comme ça, prends l’épée de mort, et mets fin à ce risque insensé. Pourtant, plus on frôle (comme les corps entre eux) l’accident, plus on aime ce qui se passe. Jusqu’à se tordre sur soi-même, serrer les poings, se coller au voisin, etc.

C’est en partie ce qui fait le prix du toreo de Jose Tomas aujourd’hui : il prend des risques fous. Il n’est pas le seul, c’est vrai, mais il a une qualité qu’on reconnaît généralement aussi aux grands toros et aux grands chevaux toreros : il transmet. Qu’est-ce que ça veut dire, « il transmet » ? Ca veut dire que ce qui se passe sur le sable vient nous toucher dans les gradins. Pas seulement parce qu’on serait relié à la scène par des fils imaginaires, mais plutôt parce que la distance se réduit, comme si on se sentait là-bas avec le corps de l’autre, voire dans le corps de l’autre. Et quand la chose fonctionne vraiment, on communie. On a la pensée qui bouge en suivant les mouvements du corps de l’autre. On est pris dans ce mouvement parce qu’on s’identifie au matador : si on est tellement tendu, si on jouit tellement, c’est qu’on a peur de mourir avec lui. Pas d’une mort banale, notez : d’une mort par accouplement, d’une mort violante, d’une traversée ultra-violente du corps par un autre corps. Quand le toro traverse ainsi le torero, on dit en français que ce dernier "se fait prendre". On peut du reste analyser cette scène comme une scène purement sexuelle - je le ferai peut-être plus tard -, mais elle a ses subtilités. Elle dépend notamment du point de vue qu'on adopte : le geste du torero (qui relève de l'art) et celui de l'aficionado (qui relève de la contemplation sexuelle) ne se confondent évidemment pas.

Si l'accident que tout le monde redoute ou désire se produit, il offre en tout cas un spectacle insoutenable, une scène que la pudeur (j’insiste là-dessus, c’est de la pudeur) défend à la plupart des spectateurs de regarder pleinement. Je ne parle pas d’un matador bousculé ; je parle d’un corps encorné, à la jambe ou ailleurs, soulevé comme un pantin, et qui échappe à toute maîtrise.
Au contraire, si l’accident n’a pas lieu, on est récompensé puisqu’on a vaincu la mort elle-même (incarnée par le toro). Voilà d'ailleurs ce que fait essentiellement la corrida : elle tue la mort. C’est de là que vient notre plaisir effectif, au moment où le toro s'affale et où la tension tombe avec lui. A ce stade, le baisé potentiel est devenu baiseur.

On est très très loin du ridicule qu’il y aurait à aimer voir souffrir un toro, non ? Les ressorts du spectacle sont beaucoup plus simples, en fait.
Du coup, je reviendrai un peu plus tard sur ce qui fait qu’on s’ennuie, dans des arènes, comme ça a été le cas pour moi pendant la quasi-totalité des corridas de la San Fermin cette année. Mais, en gros, on s’ennuie quand on ne peut pas mourir vraiment, voilà.

3 commentaires

thibault a dit…

belle analyse, je n'ai jamaisvu ça mais je pense qu'on n'est pas loin du vrai.

Chr. Borhen a dit…

Bon, écoutez, je le dis comme je le pense : là-dessus, il y a Michel Leiris, et vous...

Bonnes vacances, si vous en prenez, et au plaisir de vous (re)lire.

Sébastien Smirou a dit…

Oh mais je ne prétends pas concurrencer Leiris sur le sujet. Mais c'est intéressant que vous le mentionniez, parce qu'il fait partie des rares auteurs français de la 2ème moitié du 20ème que les Espagnols actuels semblent tenir un peu en estime.
Ceci étant, vous aurez également compris que le projet autobiographique de Leiris (pour lequel il se sert du travail du torero comme modèle) et le mien sont assez éloignés.