Le danger a pourtant été omniprésent. De ce point de vue, le bilan de la San Fermin 2009 se révèle même exceptionnellement dramatique. La presse du monde entier a par exemple relayé la mort d’un jeune madrilène, Daniel Jimeno Romero, le 10 juillet, lors de l’encierro des toros de Jandilla. L’encierro du 12 a également été terrible, envoyant onze hommes à l’hôpital. On voit sur cette vidéo la violence de l’événement, en particulier avec le dernier toro (à partir de 2’50) :
Le toro, vous l’avez peut-être entendu en regardant le film, se sent totalement isolé, il a perdu les autres et ne sait pas où aller : on dit qu’il est « despistado » (sorti de piste, littéralement). Je me demande encore comment l’homme qui se fait prendre à l’entrée des arènes a pu en réchapper. Chaque fois qu’un toro s’isole sur le parcours qui relie les corrales aux arènes (où les toros sont toréés dix heures plus tard), le danger est en tout cas à son maximum.
Et pour ce qui nous intéresse ici – c’est-à-dire les corridas et non les encierros –, le 9 juillet, El Cid n’a pas eu le temps de toréer : son premier toro l’a envoyé directement à l’infirmerie, d’une cornada superficielle placée juste au-dessus du genou. Le 13, Miguel Angel Perrera a pu rester en piste, mais son premier toro de Fuente Ymbro l’a sérieusement bousculé. Quelques jours plus tôt, lors de la magnifique corrida de rejon dominée par Pablo Hermoso de Mendoza (et sur laquelle je reviendrai), c’est l’un des chevaux du navarrais qui a été sérieusement blessé. La liste aurait même pu s’allonger si le jeune Ruben Pinar, le 10, n’avait pas bénéficié d’une chance extraordinaire : sa chicuelina l’a enveloppé trop tôt et lui a valu un tampon mémorable… De la novillada qui ouvrait la feria, je garde également en mémoire une réception a porta gayola qui a failli très mal tourner. Et j’en passe. Bref, le danger était là, tout le temps, partout. Avec des toros de combat, il y en a toujours.
L’ennui vient plutôt du type de danger présent. Dans les arènes de Pampelune, il s’est presque toujours agi d’un danger arrêté. Sur la soixantaine de toros combattus, les trois quarts au moins étaient mansos. Pour les non-initiés, un toro manso, c’est un toro sans bravoure, sans courage. Autrement dit : un toro quasiment contre nature. Qui fait tout en rechignant, en hachant les mouvements. A son entrée, il commence par faire dix fois le tour de piste, au cas où il y aurait une alternative au combat. Il n’affronte la pique qu’à reculons (de biais au cheval, le plus souvent, comme sur la photo du haut - qui n'a pas été prise à Pampelune). Et à la muleta, il ne charge que sur une ou deux foulées – quand il charge encore, car au bout de quelques séries, il s’arrête au milieu même des passes et c’est là qu’il aperçoit le corps du matador désarmé. Bien sûr, il se trouve des malins pour faire l'éloge de ce type de toro, dont la "dégénérescence" serait le témoin du triomphe de la culture sur la nature. Je trouve ça très léger sur le plan de l'argumentation (car c'est d'abord se tromper sur la nature de la culture, si j'ose dire). Et surtout, de fait, un toro manso est un toro impossible à toréer.
J’ai même vu cette année des matadores marcher sur leur toro arrêté, en passant la muleta au-dessus des cornes puis sur leur dos, pour leur voler une passe. Eh bien ça, c’est un scandale. L’ennui, lui, ne vient que de la répétition des scandales de ce type…
Lors de la corrida d’Alcurrucen, qui a eu lieu le 7, les six toros étaient de cette trempe-là – et les cuadrilles au diapason ! (Ce jour-là, j’ai même vu un picador abandonner sa vara au toro : il avait réussi l’exploit de la coincer dans la chair et de se faire désarmer…). J’étais très énervé, je criais, je prenais mes voisins à témoin, je sifflais, je huais : je n’en croyais pas mes yeux. Comment un éleveur peut-il envoyer dans les arènes des bêtes aussi peu taillées pour le combat ?! C’est une honte pure et simple. Une insulte aux gens qui sont venus (passe encore), une insulte aux matadors qui risquent là leur peau pour rien (pas pour l’art, en tout cas), mais surtout une insulte au genre taurin. A quoi bon élever des toros qui n’en sont pas ? Pourquoi les envoyer combattre s’ils n’en ont pas les moyens ? Laissez-les au campo, bon sang…
Le 7, donc, j’étais hors de moi parce qu’on me privait de ce que j’étais venu chercher : pas de contemplation ni de frisson possible puisque le combat était inexistant. Mais au bout de trois corridas du même tonneau, je ne criais plus. Je m’ennuyais. La consternation a succédé à l'ennui. Puis l’écoeurement. A tel point que j’ai fini par boycotter la quatrième course, et deux autres pendant cette feria, pour les mêmes raisons. Fatigué d'attendre en pure perte l'instant magique.
Car si j’ai parlé des piques et de la muleta, le premier tercio n'a pas fait pas exception : quand un toro ne charge pas, comment voulez-vous lui poser des banderilles sur le dos ? Si vous vous approchez de lui à l’arrêt, il domine nécessairement le terrain. A ce jeu, tout ce qu’on aime disparaît. Les banderilles ne servent plus à rien. Et la science du terrain elle-même s’envole : le torero finit par exécuter les passes qu’il peut où le toro veut bien les lui donner ! Quant au travail à la cape… Il n’en reste plus que des petits capotazos de placement. Faena après faena. Quand un type enchaîne trois véroniques, il a droit à une ovation. Quand il s’agit de chicuelinas, on le prend pour un génie ! Alors bien sûr, « c’est Pampelune ». (Sous-entendu : ce n’est que Pampelune, la moitié des arènes picole). Je veux bien, mais comme je lis les mêmes commentaires tauromachiques feria après feria, je m’inquiète.
Eleveur doit être un métier très difficile, bien sûr. C’est même un paradoxe en soi que de prétendre élever des bêtes sauvages, on le sait. S’y ajoute le diktat des toreros, qui ont leurs exigences pour ne pas mourir trop vite. Il y a bien aussi la langue bleue. La télévision. La crise. Il y a tout ce qu’on veut. Mais il doit bien rester quelque part l’amour du toro de combat, non ? La sélection des bêtes, je n’y connais rien de rien. Je regarde la carte de l’histoire des croisements, et je reste bouche bée. Mais ce que je vois aujourd’hui dans les arènes ressemble à ce qu’on appelle une espèce en voie de disparition. Et quand on en arrive là, il faut peut-être s’interroger sur ce qu’on est en train de faire.
Réduire le nombre de courses aiderait peut-être les éleveurs à mieux sélectionner leur bétail, non ? Ca leur enlèverait progressivement un peu de pression, ça leur laisserait le temps de travailler.
Comment ? "Financièrement parlant, ça n'arrangerait personne !", me souffle la petite voix... Nous verrons bien. Pour l'heure, crise oblige, le nombre de spectacles taurins organisés en Espagne a quand même baissé de 25% au cours du 1er semestre 2009 (par rapport à 2008). Et ça peut avoir du bon.





3 commentaires
Je me demande à l'instant si je ne brosse pas là le tableau d'une sorte de déception amoureuse. (Et ça m'intéresse assez).
"Je me demande à l'instant si je ne brosse pas là le tableau d'une sorte de déception amoureuse."
Ça donne tout a fait cette impression.
(Juste avant de lire ton commentaire, j'étais sur le point d'évoquer le fiasco stendhalien...)
On peut tresser des choses qui m'amusent à partir de tout ça. Vouloir couper court aux éleveurs en guise de représailles, c'est un programme qui en dit long.
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