(À propos des Séminaires cliniques de W.R. Bion, Editions d'Ithaque)
On prédit la fin de la poésie depuis si longtemps qu’on a désormais le recul nécessaire : on voit bien que cette façon qu’elle a de mourir et remourir toujours davantage fait partie de sa vie même. Même chose pour la fin de l’Histoire, la fin du Politique, etc. La psychanalyse est une discipline beaucoup plus jeune, et même si Wilfred R. Bion ne semblait pas inquiet à son sujet (1), rien ne dit que la même « longue vie » s’impose pour elle malgré tout.
Pour y croire, il reste heureusement de bons livres. Ceux de Lacan, dont on vient de célébrer le trentième anniversaire de la mort, sont disponibles pour ceux qu’aucun obscurantisme n’aurait encore dissuadé de s’y aventurer. Ceux de Freud servent de base, ceux de Ferenczi, etc. Les livres de Wilfred R. Bion sont en revanche beaucoup moins connus en France. Ils passent souvent pour difficiles (2), ce qui ne signifie évidemment pas grand chose – sinon, comment Lacan aurait-il fait école ici ? Ce ne sera probablement pas le cas de ses Séminaires cliniques, que le psychanalyste anglais a donnés en 1978 au Brésil, peu avant sa mort, et qui ont été publiés en France il y a trois ans à peine : ils ne constituent pas un livre au sens classique du terme dans la mesure où Bion ne l’a pas écrit. Ils sont la retranscription de séances de supervision (vingt-sept, ici) dont sa femme, Francesca Bion, dessine simplement le contour au début de l’ouvrage : des « séminaires, que Bion limitait à six analystes, ont été enregistrés ». Autrement dit : des psychanalystes discutent là sous nos yeux, en petit comité (3), de cures en cours.
En quoi cela intéresserait-il non pas simplement d’autres psychanalystes, mais un public beaucoup plus large ? En ceci que si n’importe quel analysant ou simple curieux suppose à l’analyste un savoir, il tient dans ce type d’ouvrage – plus encore que dans l’œuvre de Freud, par exemple, qui est toute écrite – la promesse d’en voir le fonctionnement décrypté. Car on recueille ici la parole des analystes eux-mêmes, leurs doutes sur leur pratique avec tel ou tel patient, la vie de leurs pensées sur leur propre pensée, et leurs questions à Bion : celui qu’ils supposent eux-mêmes habité par le Savoir – on a beau savoir, rien n’y fait… – et dont l’aura a traversé l’Atlantique pour inonder jusqu’au discours de leurs patients (4). Mieux qu’un trou de serrure sur « la scène », donc : une vue plongeante sur le secret du secret, dans la tête d’analystes confrontés aux difficultés de la clinique.
Ce qui sidèrera le lecteur, ici, c’est qu’on n’a jamais affaire à une « explication de texte ». On est aux antipodes de l’image de l’analyste en vieil expert du discours et de sa grammaire, voire des éclaircissements symboliques auxquels nous a habitués la psychanalyse freudienne. Cela ne signifie pas qu’il ne l’est pas (expert en langue et en symboles), mais signe qu’il est aussi et surtout autre chose. Le travail de Bion et celui de l’analyste en général, il le répète sans cesse, ne consiste pas à appliquer, à une parole donnée, une grille de lecture en fonction de telle ou telle théorie psychanalytique. (Les spécialistes s’étonneront peut-être d’une telle affirmation, car si Bion est précisément jugé aussi impénétrable que Lacan, en France, c’est la plupart du temps en raison de sa fameuse « grille ». Rappelons donc incidemment que cette grille (5) est un outil vivant, c’est-à-dire en mouvement, dont la vocation n’est pas d’ordonner « des généralités psychologiques », comme le fait remarquer Pierre-Henri Castel (6), mais qui sert à penser ce qui se pense dans une séance, entre un patient et un analyste).
C’est un grand bionien, Antonino Ferro, qui résume le mieux la chose : « Quand un thérapeute est en séance, il doit oublier complètement la théorie ; c’est exactement ce que veut dire Bion quand il parle d’un analyste « sans mémoire et sans désir » : (…) il ne faut pas chercher « et puis » découvrir l’Œdipe, il faut découvrir quelque chose de nouveau, là, avec le patient, et accepter d’avoir découvert « seulement » l’Œdipe, toujours avec l’espoir qu’un jour on découvrira quelque chose de nouveau » (7). On se moque donc un peu, par exemple, qu’un ascenseur en marche symbolise une érection. De même, la connaissance des théories psychanalytiques et de la nosographie constitue le minimum. Quand le patient est là, on s’intéresse surtout à l’ici-et-maintenant de la séance. Il ne s’agit plus tant de reconstruire ce qui a été refoulé (comme chez Freud) ; on ne cherche pas non plus à rendre conscients, pour libérer l’appareil psychique, le plus de contenus inconscients possibles (comme chez Mélanie Klein) ; on est surtout attentif aux affects qui se manifestent chez le patient et chez l’analyste quand ils se parlent (car oui, au pays de Bion, ils se parlent). Les analystes tenant le livre en main sentiront bien toute l’influence de Mélanie Klein sur Bion, ne serait-ce que dans l’insistance avec laquelle revient pour lui le repérage de processus primaires à l’œuvre dans la séance : suis-je perçu comme hostile ou comme protecteur ?, le patient ne craint-il pas de se vider complètement s’il me parle ?, etc., etc. A travers Klein, Ferenczi (qui fut son premier analyste) est naturellement présent lui aussi : quand Bion évoque le but d’une analyse, il dit ainsi que « quelque part au sein de la situation psychanalytique, ensevelie sous des tonnes de névroses, de psychoses, etc., il y a une personne qui se bat pour naître » (p.47). Et nous espérons que « le résultat [de l’analyse] sera un être humain capable d’utiliser sa propre vie ».
Il est même question, chez Bion, d’« émotions » et de « sentiments ». C’est un langage simple, et donc déroutant pour certains praticiens parce que les patients peuvent facilement se l’approprier. Mais il montre à quel point l’analyse ne se résume justement pas à un savoir, il permet de reconsidérer l’appréciation commune (et obscure, le plus souvent) du dispositif de la cure. Bion n’évoque même pas le transfert, et balaye d’un revers de main le maniement par l’analyste du contre-transfert, c’est-à-dire de ce qui mobilise l’analyste lui-même lorsqu’il écoute et observe son patient. Le contre-transfert est par définition inconscient, donc on ne voit pas bien comment l’analyste pourrait s’en servir directement, rappelle-t-il en substance. (Il lui faut aller lui-même en supervision et/ou en analyse). Pourquoi ces termes sont-ils absents de son vocabulaire ? Parce que ce qui compte pour lui, plus que les interventions régulières sur la parole du patient, plus que les interprétations de transfert elles-mêmes, c’est le petit pas de côté qu’on fait effectuer au patient pour qu’il puisse regarder sous un autre angle ce qu’il vient de dire. Pas besoin d’un abîme de perplexité entre lui et sa parole, au contraire. A quoi bon, du reste, s’il ne peut pas traverser ?
Cet intérêt permanent pour l’ici-et-maintenant de la séance et pour la relation entre ses protagonistes, on le retrouve naturellement dans ces séminaires avec des analystes brésiliens. Impossible de résumer ici les 27 séances que propose le livre et qu’on peut pratiquement parcourir dans n’importe quel ordre. J’évoquerai simplement pour exemple la onzième séance – de toute beauté.
Un analyste brésilien présente ce jour-là à Bion, devant quatre ou cinq collègues, le cas d’une fillette de huit ans. Il évoque ses dessins, la façon dont elle les accompagne de petits commentaires chantés, explique aussi comment il les lui a interprétés. Et Bion demande alors au petit aréopage en supervision s’il a des questions « avant que nous écoutions l’interprétation ». Un des participants relaie ce qui est alors probablement l’attente de tout le monde : « je crois que nous souhaitons vous entendre ! ». Et ça, c’est une intervention qui fait changer Bion de direction, complètement : qu’est-ce que c’est que cette demande de « la » bonne parole, ou de « la » vérité sur un cas, au fond ? La petite fille, il la met donc momentanément de côté pour interroger ses collègues sur l’intérêt de la réunion qu’ils sont en train de tenir, tous ensemble. Et il secoue sévèrement le cocotier… « Si j’analysais cette enfant [à votre place, serait-on tenté de lire], je n’aurais pas l’occasion d’en discuter avec qui que ce soit ». Or si « c’est extrêmement intéressant d’être analyste, encore faut-il apprendre à être un meilleur analyste ». On retrouve là l’inlassable volonté de Bion à « croître », bien sûr, à gagner en capacité et en qualité de pensée.
Alors, chers collègues, leur dit-il en substance, que faisons-nous ici ensemble ? La vie est courte, nous n’avons pas de temps à perdre, qu’avons-nous à nous dire ? « Que pouvons-nous tirer de cette réunion ? ». Un collègue s’en remet timidement à Mélanie Klein pour démêler le cas de la fillette, parle « objets primaires », « relation à la mère ». Bla-bla : « je ferais de même si j’étais fatigué », rétorque Bion ! « En envisageant le pire (8), je pourrais m’en remettre aux théories de Klein, de Freud, d’Abraham ou de n’importe qui d’autre ». C’est rude, non, comme intervention ? Très rude, même, mais c’est aussi très tenu ; jamais Bion ne lâche les analystes qui pensent là avec lui. Et à chaque fois qu’un collègue se raccroche, pour penser le cas, à un motif psychanalytique connu (la « scène primitive », en l’occurrence, la fillette se représentant dans ses dessins en train de regarder une scène – invisible – par la fenêtre), Bion le ramène aux circonstances de la séance. Mais pourquoi est-ce qu’elle dessine, cette petite fille ? Et pourquoi est-ce qu’elle chante en même temps ? Pourquoi doit-elle mobiliser autant de moyens pour tenter de dire à l’analyste ce qu’elle a à lui dire ? « J’ai parfois l’impression, annonce Bion, que le travail du patient est rendu encore plus pénible parce qu’il, ou elle, doit venir à bout des préconceptions de l’analyste ». Mais « ce problème se pose pour chacun de nous. (…) Nous avons tendance à oublier que la véritable énigme, le vrai mystère, c’est qu’il y a tout bonnement des gens qui viennent pour une analyse. » Et qui viennent pour quoi ? Pas nécessairement pour qu’on leur ôte leurs symptômes, même si c’est une demande qu’on entend souvent, lorsqu’un patient vient nous trouver. Car un symptôme a toujours une fonction. Le travail de l’analyste, pour Bion, c’est plutôt d’aider le patient à comprendre le rôle que joue ce symptôme dans sa vie, voire, éventuellement, à vivre avec en en supportant les inconvénients.
Toute cette onzième séance est en fait une véritable profession de foi. Un exposé de la méthode de travail qu’il cherche à transmettre pour penser les pensées. A ceci près qu’ici les patients, dans la séance, sont d’autres analystes. Aucun obstacle à ce que des analysants ou des candidats à l’analyse soient avisés de ce travail : ils continueront à « transférer » de la même manière qu’avant, ce n’est pas du tout le problème. Ce qui est en jeu, ici, plus qu’un matériel de formation permanente pour les analystes, c’est précisément une « fenêtre ouverte » à tous sur le dispositif analytique. Un pas de côté, encore. Loin des commémorations stériles, des guerres de chapelles, ou des bêlements inquiets à propos de l’avenir du monde. Cela ne dispense évidemment personne, au sein de « la communauté psy », de continuer à lire Freud, Ferenczi, Klein, Lacan ou qui il voudra. Il serait juste salutaire que Bion vienne s’ajouter à la liste des incontournables (9).
(1) Dans le livre dont il est ici question, et dont l’action se déroule en 1978, il se projette spontanément à « cent ans ».
(2) En l’occurrence, si le lecteur a besoin d’une mise en contexte sensible, intelligente et documentée du travail de Bion présenté dans ce livre, il pourra commencer par lire la préface de François Lévy, « Bion, superviseur » (p.V à XLVI).
(3) Le petit comité, que Bion retrouve ici à la fin de sa vie (il mourra quelques mois après ces séminaires, en 1979), est aussi le dispositif qu’il avait choisi pour travailler au tout début de sa carrière, à la Tavistock, à Londres. (Sur le sujet, voir Recherches sur les petits groupes, PUF, 2002).
(4) Lors de la quatrième séance du livre (p.21), un analyste explique à Bion la façon dont l’une de ses patientes lui présente un sentiment de peur jusque là diffus, et dont elle n’a pu prendre conscience que « lorsqu’elle a su qu’un analyste très célèbre était présent à Brasilia ».
(5) On en trouve une reproduction en ligne sur le site de Vincent Séguret, par exemple.
(6) Voir la deuxième séance du séminaire de Pierre-Henri Castel, BION | LACAN
(7) Voir Antonino Ferro, « Rêverie : problèmes de théorie et de pratique »
(8) C’est moi qui souligne. Toutes les citations mentionnées dans ce passage figurent pp.59 à 61 du livre.
(9) Pour le lecteur que ces retranscriptions d’échanges entre analystes comme type de « littérature psychanalytique » intéresse particulièrement, les éditions d’Ithaque ont également publié Bion à la Tavistock, Bion à New York et à Sao Paulo, et Quatre discussions avec Bion.
dimanche 1 janvier 2012
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